Les portraits cliniques que vous lirez sur ce blog sont anonymisés et composites : ils mélangent les traits de plusieurs patientes pour préserver l'intimité de chacune tout en restant fidèles à la réalité du cabinet.

Yasmina est arrivée en cabinet à 24 ans, mariée depuis huit mois. Son mari, Karim, l'accompagnait. C'était la première séance, et c'est lui qui a parlé en premier.

« On ne sait pas quoi faire. On s'aime. On veut être ensemble. Mais on n'a pas réussi. Pas une seule fois. »

Ils s'étaient mariés huit mois plus tôt. Mariage choisi — pas arrangé — entre deux jeunes adultes issus d'une même communauté, ayant grandi dans des familles religieuses pratiquantes. Ils s'étaient connus pendant leurs études d'ingénieurs, étaient tombés amoureux, avaient attendu le mariage pour la sexualité, conformément à leurs valeurs.

Et le mariage venu, le corps de Yasmina avait dit non. Pas une fois — toujours. Karim n'avait jamais pu la pénétrer. Et leur famille respective, qui attendait une grossesse rapide, commençait à poser des questions.

Ce qui ferme un corps avant qu'on l'ait touché

Yasmina n'avait pas de trauma. Pas d'agression. Pas d'examen brusque. Pas de premier rapport raté. Au contraire : Karim était d'une douceur infinie, et avant le mariage, leurs caresses (par-dessus les vêtements, le baiser) lui plaisaient.

Ce qui fermait son corps, ce n'était pas un événement. C'était trente choses différentes, qui s'étaient sédimentées en elle pendant vingt-quatre ans :

  • Sa mère qui, quand elle avait sept ans, avait surgi dans la salle de bain où Yasmina explorait son corps, et avait crié « on ne fait pas ça, c'est sale » ;
  • L'imam de la mosquée du quartier qui, dans un sermon sur la pudeur, avait dit que « le corps de la femme est le siège de la fitna » — le désordre, la tentation ;
  • Sa cousine, qui s'était mariée à 22 ans et qui, deux semaines après la noce, avait pleuré dans le canapé en disant qu'elle ne savait pas que « ça faisait aussi mal » ;
  • Le silence absolu de sa mère, de ses tantes, de ses amies de la communauté autour de tout ce qui touchait à la sexualité — un silence qui disait à la fois « ce n'est pas un sujet » et « c'est très grave » ;
  • L'idée, intériorisée sans qu'elle ait jamais été formulée, que la première nuit serait douloureuse, qu'elle saignerait, qu'elle devrait « supporter » ;
  • L'idée, plus discrète mais omniprésente, que désirer, c'était impudique ; que prendre plaisir, c'était se rabaisser ; que vouloir appartenait aux hommes.

Quand Yasmina s'est retrouvée nue dans le lit avec Karim, son mari aimé et patient, son corps n'a pas répondu à Karim. Il a répondu à tout ce qu'on lui avait dit, pendant vingt-quatre ans, sur ce qui devait arriver dans ce lit. Et son périnée s'est contracté comme un poing.

La complexité culturelle, sans simplisme

Je veux dire ici quelque chose d'important. Je vois en cabinet des femmes de toutes origines, toutes religions, toutes traditions. Le vaginisme anxieux lié à une culture du silence sexuel n'est pas l'apanage d'une religion ou d'une communauté en particulier — je l'ai vu chez des femmes catholiques fervents, chez des femmes juives orthodoxes, chez des femmes musulmanes pratiquantes, chez des femmes laïques de familles très bourgeoises « où on n'en parlait pas ».

Le mécanisme est partout le même : plus le silence a été massif autour de la sexualité avant le mariage, plus le corps est susceptible de se refermer au moment où il faut s'ouvrir. Sans préparation cognitive, sans permission interne, sans information physiologique — le corps applique le seul programme qu'on lui a transmis : « ça, c'est interdit ».

Et pour Yasmina, comme pour beaucoup, la difficulté supplémentaire était de travailler dessus sans rejeter sa culture. Yasmina ne voulait pas quitter sa religion. Elle ne voulait pas se couper de sa famille. Elle voulait juste retrouver son corps à l'intérieur de ce cadre qu'elle aimait. Le travail thérapeutique devait respecter ça.

Ce qu'on a fait, ensemble

Le travail avec Yasmina (et avec Karim, qui est venu à six séances en couple) a duré dix mois. Il a comporté quatre dimensions, menées en parallèle.

Dimension 1 — Information physiologique. Yasmina ignorait des choses élémentaires sur son corps : que l'hymen ne « se brise » pas obligatoirement avec saignement, que la lubrification dépend du désir (pas juste de la volonté), que le périnée pouvait être contracté sans qu'elle s'en rende compte. Trois séances ont été consacrées à de la pure éducation sexuelle, avec dessins, schémas, livres. Pour la première fois de sa vie, Yasmina savait ce qu'il y avait dans son corps.

Dimension 2 — Permission interne. Travail psychothérapeutique sur les voix intériorisées. Pas pour les « faire taire » — Yasmina ne les vivait pas comme étrangères, c'étaient des voix d'amour, de sa mère, de sa grand-mère. Mais pour les mettre à leur place : voix valables dans certains contextes, à reconnaître mais à ne plus laisser piloter le corps de l'épouse adulte.

Dimension 3 — Reconfiguration du couple. Karim a été un partenaire en or — mais lui aussi avait été élevé dans le même silence. Il croyait qu'un homme « savait faire » automatiquement. Il avait honte de ne pas savoir. Les séances de couple ont permis qu'ils en parlent — ensemble, pour la première fois, à voix haute, sans gêne. Le simple fait de nommer ce qui se passait a déjà fait baisser la pression de plusieurs crans.

Dimension 4 — Travail corporel doux. Yasmina seule, à son rythme, avec un dilatateur Velvi XS. Sans aucune obligation envers Karim. Le travail corporel n'est venu qu'au quatrième mois — après que la tête avait commencé à se déplier.

Le moment qui a tout changé

Ce n'a pas été un rapport réussi. Ce n'a pas été un orgasme. Ce n'a pas été un moment érotique.

Ça a été une conversation. Une seule, lors de la séance de couple n°5.

Yasmina avait dit à Karim, pour la première fois :

« Je veux que tu saches. Quand on était fiancés, j'avais peur que tu me trouves sale si je désirais. Et donc je faisais semblant de ne pas désirer. Et maintenant on est mariés et tu attends que je désire et je ne sais plus comment faire. »

Karim avait pleuré. Pas par tristesse — par soulagement. Parce qu'il avait, sans le savoir, attendu cette phrase. Et il avait répondu :

« Toi aussi tu peux désirer. Je ne te trouverai jamais sale. C'est ça qui me manque. Pas que tu t'ouvres pour moi. Que tu veuilles. »

Trois semaines plus tard, ils avaient eu leur première relation sexuelle. Avec dilatateur préalable et lubrifiant. Sans drama. Sans saignement. Sans douleur.

Yasmina m'avait écrit le lendemain : « je n'ai pas pleuré. Je ne sais pas si c'est normal de ne pas pleurer mais je n'ai pas pleuré. C'était bien ». Sept mots qui valaient tout.

Si vous vous reconnaissez

Vous êtes peut-être Yasmina. Vous venez d'une famille, d'une religion, d'une communauté où la sexualité n'était pas un sujet — ou un sujet entouré de gravité, de pudeur, parfois de peur. Vous êtes mariée, ou en passe de l'être, et votre corps refuse l'intimité qu'on attend de lui.

Trois choses à savoir :

  1. Vous n'avez pas à choisir entre votre culture et votre corps. Le travail thérapeutique peut respecter votre cadre. Cherchez un·e praticien·ne qui ne vous demande pas de tout renier.
  2. L'information physiologique est un premier pas immense. Beaucoup de femmes dans votre cas guérissent à 50 % avec de l'éducation sexuelle de base. Pas avec des dilatateurs en premier — avec des mots, des schémas, des faits.
  3. Votre conjoint a un rôle, mais pas celui que vous croyez. Son rôle, ce n'est pas « être patient en attendant que ça vienne ». Son rôle, c'est de dialoguer. De vous laisser dire ce qu'on ne vous a jamais permis de dire. Et de dire à son tour ce qu'il vit, lui, dans cette situation.

Pour aller plus loin

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